Patriarche Youssef
Lettre du Carême 2009
Lettre de Sa Béatitude Gregorios III,
Patriarche d'Antioche et de tout l'Orient,
d'Alexandrie et de Jérusalem,
à l'occasion du Grand et Saint Carême 2009
"Je suis pour jamais crucifié avec le Christ" (Galates 2, 19). Que ce verset soit l'expression de notre prière pieuse, que nous répétons pendant ce Grand Carême dans notre marche spirituelle vers la glorieuse Résurrection, dans l'humilité, la confiance, l'abandon, la patience et l'amour pour Jésus crucifié!
Nous avons voulu que cette lettre de Carême soit consacrée à Saint Paul à l'occasion de l'année du deux-millième anniversaire de sa naissance, comme c'était le cas pour notre lettre de Noël. De plus, cette expression – "Je suis pour jamais crucifié avec le Christ" – est le commentaire de la vie de Saint Paul dans le Christ, tout spécialement du verset: "La vie, pour moi, c'est le Christ". Car le lien, pour Saint Paul, est Jésus crucifié et en même temps ressuscité.
Paul et la Croix
Nous allons donc méditer ensemble le sens de la Croix à travers les Epîtres de Saint Paul.
Dans son Epître aux Galates (2, 19-20), Saint Paul affirme: "Je suis pour jamais crucifié avec le Christ; je vis, mais non pas moi, c'est le Christ qui vit en moi. Et si présentement je vis dans la chair, j'y vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et s'est livré pour moi".
Il s'adresse aux Galates avec fierté et grandeur d'âme: "Puissé-je ne me glorifier que dans la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde est à jamais crucifié pour moi et moi pour le monde" (Galates 6, 14). Il ajoute: "Je porte en mon corps les marques de Jésus" (Galates 6, 17), c'est-à-dire de Jésus crucifié.
Pour Saint Paul, la prédication de l'Evangile ne peut se faire qu'à travers la Croix, et son objet est la Croix et le salut par la Croix. Il dit en effet: "Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais annoncer l'Evangile, et sans recourir à la sagesse du langage, pour que ne soit pas réduite à néant la Croix du Christ. Le langage de la Croix est en effet folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu (I Corinthiens 1, 17-18).
Plus tard, il dit: "Tandis que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs comme Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes" (I Corinthiens 1, 22-25).
Saint Paul continue en expliquant le sens et la force de la Croix pour l'annonce de l'Evangile dans un monde païen qui rejette le pauvre, l'ignorant, l'humble, le méprisé, les condamnant à mort ou à l'esclavage et à la misère. Dans la pensée de Saint Paul, ceux qui sont marginalisés, les faibles, les pauvres, ce sont eux à qui il porte l'annonce de l'Evangile, en disant: "Je n'au rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié" (I Corinthiens 2, 2). Il ajoute qu'il parle de la "sagesse divine", de "celle qu'aucun des princes de ce monde n'a connue; s'ils l'avaient connue, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de Gloire" (I Corinthiens 2, 8).
La première communauté chrétienne et la Croix
Saint Paul veut que les premiers chrétiens aillent dans sa ligne et qu'ils vivent de sa spiritualité sublime. Il dit aux Galates: "Qui vous a ensorcelés, vous qui avez eu sous les yeux le tableau de Jésus-Christ crucifié?" (Galates 3, 1).Bien sûr, c'est Saint Paul lui-même qui a tracé ce tableau de la Passion de Jésus-Christ devant les yeux des fidèles de Saint Paul les somme de ne pas se laisser influencer dans un sens non conforme à l'Evangile afin de "n'être pas persécutés pour la Croix du Christ" (Galates 6, 12).
Dans l'Epître aux Hébreux, il y a encore une recommandation très forte de ne pas d'éloigner de la foi et des enseignements de l'Evangile, car ceux qui abjurent les valeurs de l'Evangile ou la Croix et le sommet du mystère du Christ en eux-mêmes "crucifient de nouveau le Fils de Dieu" (Hébreux 6, 6).
Au contraire, c'est Jésus-Christ qui a accepté l'abomination de la Croix et est devenu "obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix. Aussi Dieu l'a-t-Il exalté et Lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom" (Philippiens 2, 8-9).
Il n'y a pas de salut pour les fidèles, si ce n'est par la Croix, car le monde va vers sa perte s'il n'y a plus le "scandale de la Croix" (Galates 5, 11). Cela veut dire que l'homme qui nie la logique du salut, du mal et du péché, et de la souffrance par la Croix, et qui refuse la réalité de la Croix dans sa vie, dans une société qui ne porte pas la Croix présente dans toutes les réalités de la vie des hommes, cet homme-là fait partie d'une société égoïste dans laquelle il n'y a pas de dignité pour l'homme, surtout le pauvre, le faible, celui qui souffre (les Juifs ont connu, autrefois, la peine de mort par crucifixion pour les mécréants; de même, les Romains ont connu la crucifixion comme peine de mort pour les esclaves).
La réconciliation entre les peuples par la Croix
Au contraire, la société est en bonne santé lorsque la paix se répand entre les différents groupes de cette société. De plus, la paix règne entre les nations et la réconciliation, qui est à la base de la paix, est réalisée lorsque l'homme se rapproche de Dieu par la pénitence en suivant le chemin de la Croix et à travers Jésus, qui a souffert la Passion et la Croix pour le salut du monde.
C'est cela qui est exprimé par Saint Paul dans son Epître aux Ephésiens, dans laquelle il établit les bases de tous les contrats et les accords de paix entre les peuples après les guerres destructrices qui continuent à ruiner notre monde, en Orient comme en Occident, au Nord comme au Sud (Ephésiens 2, 13-18):
"Voici qu'à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, avez été rendus proches par le sang du Christ. Car c'est Lui qui est notre paix, Lui qui des deux mondes en a fait un seul, renversant le mur qui les séparait, la haine, abolissant dans sa chair la Loi avec ses décrets et ordonnances. Il a voulu ainsi, établissant la paix, créer en Lui de ces deux hommes un seul homme nouveau, et par la Croix, tuant en lui la haine, les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul corps. Et Il est venu vous annoncer la paix à vous qui étiez loin, la paix aussi à ceux qui étaient proches; car c'est par Lui que les uns et les autres nous avons accès auprès du Père en un seul Esprit".
La pénitence et le repentir sont à la base de toute réconciliation. C'est ce que Jésus a réalisé par la Croix, comme le dit Saint Paul dans son Epître aux Colossiens (2, 14): le Christ a supprimé la liste des péchés du monde, "effaçant l'acte rédigé contre nous et qui nous était contraire avec ses décrets. Et cet acte, Il l'a fait disparaître en le clouant à la Croix".
Ainsi, la Croix est la vraie victoire du vrai croyant, et tous les hommes sont appelés à marcher sur le chemin de la Croix, "les yeux fixés sur l'initiateur et le consommateur de la Croix, sur Jésus qui, dédaignant le bonheur qui s'offrait à Lui, a souffert la Croix sans regarder à la honte, et siège désormais à droite du trône de Dieu" (Hébreux 12, 2).
Paul à l'école de la Croix de Jésus
En tout cela, Saint Paul est à l'école de Jésus, Celui qu'il a vu sur le chemin de Damas, Celui qui lui a dit: "Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu?" (Actes des Apôtres 9, 4). Le Christ aurait pu lui dire: "Pourquoi me crucifies-tu de nouveau?"
Il est sûr que Paul, sur le chemin de Damas, a vu Jésus crucifié et ressuscité en même temps, car la Croix et la Résurrection sont toujours unies, et le fait que les Apôtres n'aient pas compris ce lien entre la Croix et la Résurrection est la raison de leurs tergiversations, de leur hésitation à continuer à suivre le Christ quand Il leur parlait de la vérité de la Croix. C'est cette même position qui était celle des Juifs, de leurs grands prêtres et des scribes, qui étaient tous debout devant la Croix et disaient: "Sauve-toi toi-même et descends de la croix. (…) Il en a sauvé d'autres; il ne peut se sauver lui-même! Le Christ! Le Roi d'Israël! Qu'il descende maintenant de la croix; nous verrons alors et croirons" (Matthieu 27, 40-42; Marc 15, 30-32; Luc 23, 35-37).
Donc, la foule veut cela: abolir la Croix de la vie de Jésus. Mais Jésus Lui-même pose comme une condition pour Le suivre, non pas la fuite de la Croix, mais au contraire le port de la Croix: "Qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n'est pas digne de moi" (Matthieu 10, 38). Il dit encore: "Si quelqu'un veut se mettre à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive" (Luc 9, 23; Marc 8, 34). Et aussi: "Quiconque ne porte pas sa croix et ne marche pas à ma suite ne peut être mon disciple" (Luc 14, 27).
Les Apôtres n'ont pas compris le sens de la Croix
Nous voyons que les disciples de Jésus eux-mêmes étaient scandalisés par la Croix et ne voulaient pas que Jésus souffre l'abomination de la Croix.
Quand Jésus annonce à ses Apôtres que "le Fils de l'Homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes", et qu'ils "le condamneront à mort et le livreront aux païens pour être bafoué, flagellé, crucifié" (Matthieu 20, 18-19), la mère des deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, demande au Christ: "Ordonne que, dans ton Royaume, mes deux fils que voici siègent l'un à ta droite et l'autre à ta gauche" (Matthieu 20, 21; Marc 10, 37).
Ce qui est remarquable, c'est comment les Apôtres accueillent l'annonce de la Passion de Jésus (Matthieu 16, 21-23 et 20, 20-24; Marc 8, 31-33). Jusqu'au dernier moment, la nuit de la Passion et dans les dernières heures de Jésus, les Apôtres ne comprennent pas le sens de l'annonce de la Passion (Luc 9, 44-45 et 187, 31-34; Jean 16, 16-18).
Nous voyons, dans l'Evangile de Saint Jean, que les Apôtres commencent à murmurer quand ils écoutent l'enseignement de Jésus au sujet du Pain de Vie et de la chair qui est donnée (la Passion, la Croix et la mort) pour le monde (Jean 6, 32-65). En effet, "dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent et cessèrent d'aller avec Lui" (Jean 6, 65).
Nous voyons que Pierre frappe avec l'épée et veut recourir à la force pour défendre son Maître, et Jésus le reprend et guérit l'oreille du serviteur du grand prêtre que Pierre avait coupée avec son épée (Matthieu 26, 47-56; Luc 22, 49-51; Jean 18, 10-11).
Pierre est prêt à suivre Jésus, à mourir avec Lui, mais il défaille devant la réalité de la trahison, de la Passion de Jésus et de la Croix, et il nie connaître Jésus (Luc 22, 31-34 et 54-62).
C'est la même chose qui est arrivée aux deux disciples d'Emmaüs, le soir du dimanche de la Résurrection. Ils sont désespérés à cause des événements douloureux qui ont eu lieu à Jérusalem: la Passion et la Croix. Et quand Jésus s'adresse à eux sans qu'ils Le reconnaissent, ils Lui racontent "ce qui est advenu à Jésus le Nazaréen, qui s'était montré un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple; comment nos grand prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié. Nous espérions, nous, que c'était Lui qui délivrerait Israël; mais, avec tout cela, voilà deux jours que ces choses se sont passées" (Luc 24, 13-21).
Tout cela montre clairement le refus de la Croix et l'incompréhension du sens de la Croix chez ces disciples.
La Croix chez les Prophètes et dans les Psaumes
Nous voyons le refus de la Croix et de tout ce que la Croix signifie de souffrances et de calamités chez les Prophètes et dans les Psaumes, surtout les Psaumes qui se rapportent au Serviteur de Yahweh souffrant; ils contiennent une description très exacte de la Passion de Jésus et de sa Croix:
Psaume 21/22, 17-18: "Ils ont percé mes mains et mes pieds; ils ont compté tous mes os".
Psaume 34/35, 15-16: "Ils se réjouissent contre moi, pour me frapper sans que j'en sache le motif, ils me déchirent sans trêve (…). Ils grincent des dents contre moi".
Psaume 68/69, 22: "Pour me rassasier ils me donnent du fiel et du vinaigre pour apaiser ma soif".
Psaume 108/109, 5 et 25: "Ils me rendent le mal pour le bien et répondent à mon amour par la haine. (…) Ils branlent la tête dès qu'ils m'aperçoivent".
Isaïe 50, 6: "Je me suis laissé rouer le dos de coups et arracher la barbe".
Isaïe 53, 2-7, 10 et 12: "Il n'avait ni beauté ni majesté (…). Homme de douleur (…), c'était nos maladies qu'il portait. (…) Il était transpercé par nos péchés et broyé par nos iniquités (…) et dans ses plaies est notre guérison. (…) Le Seigneur a fait retomber sur Lui l'iniquité de nous tous. (…) Il n'ouvrait pas la bouche, comme un mouton qu'on mène à l'abattoir, comme une brebis muette sous les ciseaux des tondeurs, Il n'ouvrait pas la bouche. (…) Il remet Lui-même sa vie en sacrifice de réparation. (…) Pour s'être anéanti Lui-même jusqu'à mourir, se laissant mettre au rang des criminels, Il a enlevé le péché des multitudes, et Il intercède pour les pécheurs".
Sûrement, les Apôtres n'étaient pas à l'aise en priant avec les Psaumes, comme c'est aussi le cas pour nous. En effet, notre Eglise Grecque-Melkite Catholique a tenté de supprimer, dans les textes liturgiques, les versets qui se rapportent à la souffrance, à la trahison, à la haine, à l'inimitié, à la violence, au meurtre, mais malheureusement tout cela est la réalité de la vie des hommes, et Jésus est vraiment venu afin d'écarter tout cela par sa Croix. Mais nous n'avons pas compris la pensée, la vision, la logique de Jésus, la logique de la Croix, exactement comme les Apôtres.
Peut-être l'Apôtre Saint Thomas est-il une exception. En effet, il a voulu voir Jésus, le Ressuscité, mais avec les signes de la souffrance et de la Croix: "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt à la place des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point" (Jean 20, 25). Jésus consent au désir de Thomas et de tous les Apôtres, leur montre ses mains et ses pieds percés par les clous (Jean 20, 27).
Je crois que l'Apôtre Saint Paul a vu Jésus, sur le chemin de Damas, comme L'ont vu Thomas et les autres Apôtres après la Résurrection, avec les marques des clous et de la lance sur son corps, et c'est ce que les saintes icônes montrent. C'est vraiment Jésus souffrant, crucifié puis ressuscité, vivant et glorieux en même temps.
Paul a compris le mystère de la Croix, plus que tous les Apôtres, à cause de cette vision sur le chemin de Damas, qui a réuni à la fois la Passion, la Croix et la Résurrection, tandis que les Apôtres qui ont vécu avec Jésus n'étaient pas capables d'imaginer la Passion et de comprendre le sens de la Croix et de la mort, parce qu'ils voyaient Jésus comme un prophète fort, populaire, faisant des miracles, thaumaturge, qui enseignait une sagesse extraordinaire, qui confondait les Pharisiens. Malgré cela, Il leur avait annoncé la Passion et la Croix.
En effet, les Apôtres ont commencé à lier la Croix à la Résurrection après celle-ci, ou plutôt après la descente de l'Esprit Saint le jour de la Pentecôte. Alors, ils ont commencé à comprendre le mystère de la Passion, du péché, du mal, de la Croix et de la mort, lié au mystère de la Résurrection et de sa réalité. C'est ce que nous voyons très clairement dans les Actes des Apôtres: le kérygme des Apôtres et leurs discours sont fondés sur la réalité de la Croix, de la Résurrection, du repentir et du retour à Dieu.
De cela, nous pouvons comprendre aussi la position des Juifs qui se moquaient de Jésus et Le défiaient en disant: "Sauve-toi toi-même et descends de la croix!" (Matthieu 27, 40; Marc 15, 30). De même, les scribes disaient: "Qu'il descende maintenant de la croix; nous verrons alors et croirons" (Marc 15, 32). Ils refusaient la Croix; la Croix était pour eux, comme dit Saint Paul, ignorance, faiblesse et humiliation.
La position de Jésus au sujet de la Croix
Nous commençons par la position de Jésus Lui-même, qui a annoncé sa Passion et sa crucifixion, qui a prié au Mont des Oliviers pour que soit éloigné de Lui "ce calice", juste avant la trahison de Judas et le début de la Passion (Matthieu 26, 39; Marc 14, 35-36; Luc 22, 42-44).
"Alors Lui apparut, venant du ciel, un ange qui Le réconfortait" (Luc 22, 43). Jésus Lui-même fait remarquer à ses Apôtres, peu avant son arrestation: "Malheur à celui par qui le Fils de l'Homme est livré!" (Matthieu 26, 24). Jésus comprend le sens de la tragédie de la souffrance, du mal et du péché, et Il explique cela à ses disciples en disant: "L'esprit est ardent, mais la chair est faible" (Matthieu 26, 41; Marc 14, 38).
C'est Jésus qui a dit: "Je suis venu, moi, pour qu'on ait la vie, et qu'on l'ait surabondante" (Jean 10, 10), et encore: "Si quelqu'un veut se mettre à ma suite (…), qu'il prenne sa croix chaque jour" (Marc 8, 34; Luc 9, 23; voir plus haut d'autres versets sur le port de la Croix).
De même, dans sa prédication à la synagogue de Nazareth, Jésus a dit, citant Isaïe (61, 1-2): "L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'Il m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour de la vue, rendre la liberté aux opprimés, proclamer une année de grâce au Seigneur. Il replia le livre, le rendit au servant et s'assit. (…) Alors il se mit à leur dire: Aujourd'hui ce passage de l'Ecriture s'accomplit à vos oreilles" (Luc 4, 18-21).
Aux émissaires de Jean Baptiste, qui lui demandent "Es-tu Celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?", Jésus répond: "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez: les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres, et heureux celui pour qui je ne serai pas occasion de chute!" (Matthieu 11, 2-6; Luc 7, 18-23).
Est-ce que toutes ces choses-là ne sont pas vraiment des croix, des souffrances, des maladies et des calamités? Le signe de la venue du Messie Jésus est aussi qu'Il aime les pécheurs, ceux qui souffrent la croix de la maladie et de l'infirmité. De plus, le centre de la mission de Jésus est d'alléger leurs souffrances en portant la Croix et de les faire descendre de leur croix, de les guérir, de les consoler et de susciter la joie en eux et dans leurs familles.
Combien de malades, souffrant de toutes sortes de maladies, ont été guéris par Jésus et sont descendus de leurs croix! C'est ce que rappelle l'Evangéliste Saint Matthieu (8, 16-17), citant Isaïe (53, 4): "Il guérit aussi tous les malades, afin que s'accomplît ce qui avait été dit par le prophète Isaïe: Il a enlevé nos infirmités, il a emporté nos maladies".
De plus, un des signes les plus importants de la venue du Messie, le Christ, est qu'Il va souffrir et porter les souffrances des hommes.
Quand Jésus voit les malades, ceux qui souffrent, les infirmes, Il a pitié d'eux, Il les guérit, Il multiplie les pains et les poissons pour les nourrir et pour alléger leurs souffrances, et Il dit: "J'ai pitié de cette foule" (Matthieu 15, 32).
L'objet du Jugement dernier est justement l'allègement de la souffrance des hommes que Dieu a placés sur notre chemin. Nous avons la responsabilité d'alléger leurs souffrances, de les aider à porter leur croix ou de les faire descendre de leur croix.
Tous, nous savons par cœur les versets qui se rapportent au Jugement dernier: "Venez, les bénis de mon Père, prenez possession du Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'ai été sans gîte, et vous m'avez recueilli; nu, et vous m'avez vêtu; malade, et vous m'avez visité; en prison, et vous êtes venus me voir" (cf. Matthieu 25, 34-45).
Ne sont-ce pas ces choses-là qui sont les vraies croix sur lesquelles nous montons tous les jours, et que nous voyons tous les jours, de nos propres yeux, dans notre société? C'est ce que nous appelons, en effet, les œuvres de bienfaisance corporelle et spirituelle.
Tout cela, c'est vraiment être solidaires, porter la croix avec nos frères, comme si nous marchions ensemble sur le même chemin de la Croix et du Golgotha. Comme Jésus, nous portons la Croix, et comme Simon le Cyrénéen, nous portons la Croix avec Jésus.
L''Evangile entier est fondé sur les œuvres de miséricorde et de charité. De plus, tous les enseignements de Jésus, ses paraboles et ses miracles ont comme but la guérison de l'homme entier, de l'homme pécheur et malade, pauvre, faible, exposé à toutes sortes de maladies, d'infirmités, de calamités, de souffrances spirituelles, matérielles et corporelles, et surtout au péché. Jésus est venu justement pour guérir l'homme entier, corps et âme (cf. Jean 7, 27), et pour faire descendre l'homme de la croix de la souffrance et de la peine, et pour le purifier de son péché. C'est ce que nous dit l'Evangéliste Saint Jean (3, 16-17): "Dieu en effet a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique [par la Croix et sur la Croix], afin que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas, mais possède la vie éternelle, car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui".
De plus, c'est pour cela que Jésus Lui-même a porté la Croix, est monté sur la Croix et est mort sur la Croix. Ainsi, Jésus a changé la Croix, qui était une malédiction, en une bénédiction. L'Evangile de Saint Jean nous dit: "Voyant qu'Il était déjà mort, ils ne Lui rompirent pas les jambes, mais l'un des soldats Lui perça le côté d'un coup de lance" (Jean 19, 33-34). Il est leur salut, Celui qui a porté les péchés du monde: "Pour moi, une fois élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes" (Jean 12, 32).
C'est là le sens de la fierté de Saint Paul: "Puissé-je ne me glorifier que dans la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ" (Galates 6, 14). Nous avons expliqué, dans notre lettre de Noël, combien Saint Paul a souffert de persécutions pour Jésus.
Saint Paul a porté la Croix et a déployé beaucoup d'efforts pour alléger la croix des autres. Il a recueilli l'aide de toutes les Eglises pour alléger les souffrances de la famine à Jérusalem, et c'est pour cela que son expression – "La vie, pour moi, c'est le Christ" (Philippiens 1, 21) – est liée très fortement à la Croix, à la Résurrection et à la victoire sur le péché, la souffrance et la mort.
La Croix dans les prières liturgiques
Tel est le sens d'un grand nombre de prières liturgiques que nous récitons. Par exemple: "Jésus, venu pour nous et notre salut, est descendu du ciel. (…) Il a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate, et Il a souffert". Et aussi: "Sauve-nous, Fils de Dieu", et "Par l'intercession de la Mère de Dieu et des Saints, Sauveur, sauve-nous". Pour la plupart, nos prières liturgiques finissent par des demandes de salut et de délivrance des souffrances et du péché: "Sauve tes serviteurs, ô Vierge… Délivre-nous de toutes sortes de souffrances". Et nous chantons, avec le verset 5 du Psaume 11/12: "Je vais me dresser, dit Dieu, je leur apporterai le salut auquel ils aspirent". Et aussi: "Tu as opéré des merveilles de salut à la face de la terre" (Psaume 73/74, 12).
Nous chantons encore: "Tu as réalisé le salut au milieu de la terre, ô Christ notre Dieu, et sur la Croix Tu as étendu tes mains pures et Tu as ainsi rassemblé toutes les nations qui crient vers Toi: Gloire à Toi, Fils de Dieu". Et aussi: "Par ta victoire, le sixième jour et à la sixième heure, Tu as cloué sur la Croix le péché qu'Adam avait commis au Paradis; déchire l'acte de nos péchés, ô Christ notre Dieu, et sauve-nous!" Et encore: "Dieu, Seigneur tout-puissant, qui as créé tout l'univers, par les entrailles de ta miséricorde indestructible, Tu as envoyé ton Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ, pour le salut de notre genre humain; par sa Croix précieuse, Il a déchiré l'acte de nos péchés et vaincu les puissances des ténèbres". Plus loin: "Toi qui, pour nous, à la neuvième heure, as goûté la mort dans la chair, fortifie-nous contre les passions de nos corps et sauve-nous!".
Nous savons aussi que l'Eglise, surtout en Orient, consacre le mercredi et le vendredi à la vénération de la Croix et de la Passion salvatrice du Christ, et le dimanche à la Résurrection, qui est liée à la Croix.
Nous vénérons les Saints qui ont porté la Croix du Christ Jésus et qui ont déployé beaucoup d'efforts, par tous les moyens, pour alléger la croix des autres, surtout des pécheurs repentis, des malades, de ceux qui souffrent et sont dans le besoin, et cela en aidant les pauvres et en fondant des institutions sociales et de bienfaisance. Nous savons aussi l'importance de la Croix dans l'enseignement religieux, dans l'éducation chrétienne, surtout par le moyen de la vie des Apôtres, des ascètes, des personnes consacrées dans l'Eglise.
Après ce parcours dans les Epîtres de Saint Paul et après avoir passé en revue l'enseignement au sujet de la Croix dans la prédication de Jésus et la position des Apôtres à l'égard de la Croix avant et après la Résurrection, nous voulons maintenant découvrir ensemble, en nous fondant sur cela, le sens de la Croix dans la théologie chrétienne, dans la vie des Saints, dans l'histoire de l'Eglise et dans la réalité de la vie humaine.
Le sens de la Croix dans le christianisme
Le Christ a changé le sens de la Croix et le christianisme a renversé le dicton: "Maudit celui qui est pendu sur un bois". Au contraire, la pensée chrétienne prône l'amour de la Croix et du Crucifié, l'amour de l'homme souffrant, crucifié, hanté, pauvre, découragé, désespéré.
Dans ce sens, nous trouvons dans nos prières liturgiques ce chant en l'honneur d'une vierge martyre, qui s'adresse au Christ en disant: "O mon époux, je désire être avec Toi, je lutte avec Toi. Je suis crucifiée et ensevelie avec Toi dans le baptême, je souffre avec Toi afin de régner avec Toi, je meurs pour Toi afin de vivre avec Toi. Accepte le sacrifice immaculé de celle qui a souffert avec Toi".
Ainsi, le christianisme a changé la vérité de la Croix en Résurrection, en vie nouvelle, dans la grâce, la joie et l'espérance. De plus, la Croix est devenue le symbole, le drapeau, la finalité de la vie de l'Eglise et le signe de sa victoire sur le mal et sur le péché. C'est pour cela que la Croix s'élève sur les coupoles et à l'intérieur de nos églises et en est l'ornement principal. On le voit clairement dans l'architecture des églises, dans leur construction et les symboles qui sont à l'intérieur.
Mais la Croix n'est jamais séparée de la Résurrection. Le fidèle voit, sur la Croix, le Christ crucifié et, au-delà de la Croix, le Christ ressuscité d'entre les morts, qui a vaincu le péché, la souffrance de la Croix et la mort.
C'est le sens de la Descente de la Croix: la Croix, malgré sa présence et sa réalité douloureuses et les blessures qu'elle cause, devient une réalité glorieuse. Quand nous pouvons faire descendre un homme de sa croix, alors le monde croit que le salut est possible et que la croix n'est pas la fin.
C'est pour cela que la Croix n'a jamais été, dans le christianisme, un but ou un objectif ou une étape finale.
Par contre, la Croix, qui est une réalité bien présente dans notre vie, que nous le voulions ou non, que nous soyons pauvres ou riches, rois ou esclaves, forts ou faibles, en bonne santé ou malades, croyants ou non, chrétiens ou musulmans, juifs ou bouddhistes ou païens, en même temps est le moyen pour en finir avec la réalité du péché et un appel à une action pour alléger la souffrance des autres et les aider à porter leur croix.
La Croix et le Crucifié, symboles du Christianisme
Ainsi, la Croix est devenue une bénédiction, et non plus une malédiction. Elle est devenue un objet de fierté (Kondakion de la fête de la Croix; voir plusieurs hymnes en l'honneur de la Sainte Croix).
La Croix est vraiment le grand symbole du christianisme. Mais la Croix, symbole et signe de victoire, n'est pas un bois pour un frère ou une ornementation extérieure.
La Croix reste sur les coupoles de nos églises, et à l'intérieur à la place d'honneur et de prééminence. Nous portons la Croix sur nos poitrines. Nous la mettons sur la mitre (couronne) de l'Evêque et sur sa crosse, ainsi que sur les couronnes des époux. Elle est à la place d'honneur dans nos salons et elle reçoit nos hôtes à l'entrée de nos maisons. La fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, le 14 septembre, est une des plus grandes fêtes populaires de la chrétienté. La semaine de la Passion, appelée aussi la Sainte et Grande Semaine, sommet de nos fêtes et de nos célébrations populaires, est l'expression la plus forte de notre spiritualité, de nos dévotions et de notre piété.
Nous ne cesserons jamais d'adorer la Croix glorieuse de Jésus-Christ, d'adorer le Christ notre Dieu qui est cloué sur la Croix et qui nous montre, à travers sa Passion et le Calvaire, la voie royale de la Croix. C'est la vraie voie pour être sauvés du péché et pour obtenir la vie éternelle, la béatitude et la résurrection.
Nous chantons toujours: "Nous adorons ta Croix, Notre Seigneur, et nous glorifions ta Résurrection". Chaque dimanche, nous répétons, dans l'Orthros, après avoir écouté l'Evangile des événements de la Résurrection: "Nous nous prosternons, ô Christ, devant ta Croix et nous chantons et glorifions ta sainte Résurrection, car Tu es notre Dieu, nous n'en connaissons nul autre que Toi; ton Nom, nous le proclamons. Venez, tous les fidèles, prosternons-nous devant la sainte Résurrection du Christ; voici que, par la Croix, la vie a pénétré le monde entier. Sans cesse, louons le Seigneur et chantons sa Résurrection car, en souffrant pour nous sur la Croix, Il a détruit la mort par sa mort".
Nous voyons, à travers ces enseignements, ces chants sacrés, ces prières, que le chrétien croyant est appelé à regarder, à travers la Croix et Celui qui est attaché à cette Croix, ce qui est au-delà de la Croix, vers le modèle du Christ attaché à la Croix.
C'est pourquoi le chrétien croyant baise la Croix et accepte la Croix, mais n'est jamais brisé devant la croix de sa vie de chaque jour, il ne se soumet pas à cette croix, il n'est jamais courbé devant cette croix, il n'est jamais dans le désespoir, il n'est jamais vaincu devant cette croix, sous cette croix, il n'est jamais vaincu devant le péché ou la tentation ou la maladie, la souffrance, la calamité, mais il voit, dans la Croix de Jésus, dans sa croix à lui, réelle, concrète, douloureuse, blessante et pesante, le modèle de Jésus, aurore du salut, de la Résurrection, de la joie, de la félicité, de la force, de l'espoir et de l'avenir.
Si nous voulons enlever à la Croix sa place spéciale et privilégiée comme histoire, comme événement et comme réalité dans la vie du Christ Notre Seigneur et dans la vie des croyants, dans l'histoire de l'Eglise et des individus, hier, aujourd'hui et toujours, si nous expulsons la Croix, nous serons comme une autruche qui cache sa tête en croyant ainsi échapper au péril qui la guette. De plus, si nous abolissons la réalité de la Croix, nous nous tromperons nous-mêmes, et serons en contradiction avec notre personnalité, notre réalité douloureuse, comme si nous prenions de la morphine pour ne pas souffrir, alors que la vraie morphine est la Croix, qui non seulement allège la douleur, mais donne une force nouvelle pour la supporter, pour la surmonter et pour faire éclore en nos cœurs l'espoir, la confiance et la joie.
La Croix dans l'économie du salut
Tous, nous refusons la croix. Mais nous ne pouvons jamais ignorer ou faire semblant d'ignorer que c'est une réalité psychique existentielle, totale, actuelle, qui pèse sur nos épaules, qui pèse sur l'épaule de chaque homme, qu'il le veuille ou non, qu'il soit croyant ou athée, et c'est là la vraie sagesse à laquelle Saint Paul nous invite dans sa vision de la Croix, à savoir que c'est la puissance de Dieu et sa sagesse véritable qui se révèlent dans la Croix, car c'est elle qui nous soutient, qui nous donne la victoire et la force, et qui renforce notre élan afin de pouvoir porter les croix de la vie et d'aider les autres à les porter, que cet autre soit un voisin, un proche, un concitoyen, une autre personne en difficulté qui marche pesamment dans la voie de sa propre croix.
La vraie sagesse est dans cette économie du salut que Dieu a voulue, et que Jésus, volontairement, a voulu choisir: le chemin de la Passion et de la Croix, car Dieu sait que ce chemin est notre voie et que nous sommes des créatures imparfaites, complexes et exposées au péché, à la souffrance, à la maladie et à toutes sortes de calamités. Il a voulu, par sa Providence divine, par son économie, que la voie de la Croix soit notre voie et notre chemin selon notre nature, et qu'elle devienne son chemin, volontairement, et c'est là le salut pour nous. C'est ce que dit Saint Paul dans son Epître aux Philippiens (2, 6-9), par ces mots que la première communauté chrétienne chantait au début de son histoire (avant l'an 50 de l'ère chrétienne):
Lui [le Christ Jésus], de condition divine, ne se prévalut pas d'être égal à Dieu, mais Il s'anéantit Lui-même, prenant condition d'esclave, et se faisant semblable aux hommes, offrant ainsi tous les dehors d'un homme, Il s'abaissa Lui-même, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix. Aussi Dieu l'a-t-Il exalté et Lui a-t-Il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom".
De cela apparaît clairement que la Croix n'est pas un but, mais un instrument de salut.
Pourtant, la Croix et ce qu'elle signifie, dans l'économie du salut et dans la vie de l'Eglise, dans la société, dans l'expérience des individus, restent un mystère, car le péché a blessé la personne dans le plus profond de sa nature, et c'est ce que Saint Paul affirme quand il écrit (II Thessaloniciens 2, 7): "Le mystère d'iniquité est à l'œuvre" [dans le monde].
La Croix est le mystère de Dieu qui aime les hommes et qui est crucifié pour sa créature. Mais c'est aussi le mystère de l'homme pécheur, pauvre, souffrant et qui gémit sous sa croix, mais qui est appelé à porter cette croix placée sur son chemin, qui est sa voie royale vers la Rédemption, le salut par le Christ, crucifié pour lui et ressuscité aussi pour son salut.
Ce mystère de l'économie du salut est célébré par les beaux chants de la litie des Vêpres de la fête de l'Ascension: "O Christ, notre Dieu, la nature humaine déchue en Adam, en Toi-même Tu l'avais renouvelée; en ce jour, Tu l'élèves au-dessus des puissances et des principautés du ciel; l'ayant aimée, Tu lui donnes de siéger avec Toi; par compassion Tu l'as unie à ton sort, avec elle en cette union Tu as souffert; par ta Passion, Dieu impassible, Tu la glorifies".
Expérience personnelle
Je me permets de parler de mon expérience spirituelle, en tant que religieux et moine de l'Ordre Basilien du Très Saint Sauveur. Nos Pères spirituels nous ont entraînés, nos directeurs nous ont accompagnés dans notre marche monastique et nous ont enseigné comment porter notre croix quotidienne par ce que nous appelons les mortifications volontaires. Ainsi, nous avons vécu, à travers ces mortifications quotidiennes et volontaires, l'expérience du port de la Croix avec joie, courage et enthousiasme. Je n'exagère pas si je dis que nous avons pris l'habitude du port de la Croix et des mortifications quotidiennes dans beaucoup de choses. C'est ce qui m'a rendu libre, n'a donné une sûreté spirituelle et a fait que je ne sentais plus la privation, quelle qu'elle fût, dans n'importe quelle situation, ni dans l'alimentation, ni dans la boisson, ni dans les habitudes, ni dans la douleur, ni dans la maladie, ni dans la relation avec les autres.
Nous avons vécu, comme séminaristes, l'expérience de la Croix quotidienne, l'expérience de l'Apôtre Saint Paul, qui a dit: "Je sais vivre dans le dénuement, je sais vivre dans l'abondance. Je suis initié absolument à tout, à la satiété comme à la faim, à l'abondance comme à la privation. Je puis tout en Celui qui me fortifie" (Philippiens 4, 12-13).
Saint Paul décrit ce qu'il a souffert pour la Croix du Christ. Il a considéré tout cela comme ordure pour le Christ, mais aussi comme un gain. Dans son Epître aux Romains (8, 35), il indique que l'espérance chrétienne a sa cause dans le fait de supporter les souffrances: "Qui vous séparera de l'amour du Christ? La tribulation? La détresse? La persécution? La faim? La nudité? Le péril? Le glaive?". Nous pourrions continuer ainsi à donner toute la liste des croix et des souffrances.
Ainsi, nous nous sommes habitués, nous aussi, dans la vie religieuse et monastique, à l'ascèse, à la mortification des sens et des passions, à travers les retraites spirituelles, la direction et l'accompagnement paternel, de sorte que la croix nous est devenue acceptable, agréable et légère.
Je suis toujours heureux et joyeux d'écouter, dans mes randonnées pastorales à travers les paroisses et en différentes occasions, les zalaghit, les chants des femmes croyantes qui expriment, avec un langage populaire et spontané, le vrai sens de la Croix dans ma vie d'homme consacré et dans la vie de chaque chrétien qui croit en Jésus-Christ, en sa Passion et en sa Croix, et ces chants des zalaghit disent: "Pose ta croix et repose-toi!".
La solidarité dans le port de la Croix
Ici, je dois mentionner que le port de la Croix comme Jésus est au-delà du fait d'être une matière de dévotion personnelle et intérieure. C'est vraiment un acte de solidarité avec l'humanité. De plus, c'est une responsabilité personnelle et à la fois communautaire et sociale, dans l'Etat, dans la politique, dans la région et dans le monde.
En effet, la Croix, dans tous ses différents aspects, se trouve dans le monde entier et sur tous les plans; personne ne peut marcher sans la Croix dans sa vie, et nous avons besoin d'un grand effort d'amour, de solidarité et de fraternité pour la porter. C'est une responsabilité universelle, et la mondialisation devrait aider à alléger le port de la Croix chez beaucoup. C'est à cela qu'a fait allusion Sa Sainteté le Pape Benoît XVI dans son dernier Message pour la Journée Mondiale de la Paix (1er janvier 2009).
Cette solidarité est mondialisée dans le port de la Croix, dans le combat contre la pauvreté, la douleur, la maladie, les calamités, les catastrophes et les guerres. Tout cela a un fondement mutuel, moral et social qui jaillit de la spiritualité de la Croix. En effet, Jésus, en choisissant volontairement la souffrance, la Croix, pour le salut des hommes, le fait à cause de son amour pour l'homme, de son respect pour sa dignité et sa valeur humaines universelles. Sans ces considérations substantielles, il n'y a pas de sens pour la Croix, pour la souffrance, pour le port de la Croix avec les autres et pour leur bonheur, si nous ne reconnaissons pas la dignité de l'homme, sa valeur et sa personnalité.
Sa Sainteté le Pape Benoît XVI écrit (n? 2 de son Message cité): "Il demeure vrai, quoi qu'il en soit, que toute forme de pauvreté non choisie prend racine dans le manque de respect envers la dignité transcendante de la personne humaine. Quand l'homme n'est pas considéré dans l'intégralité de sa vocation et que les exigences d'une véritable écologie humaine ne sont pas respectées, les dynamiques perverses de la pauvreté se déclenchent aussi, comme cela apparaît évident dans certains domaines".
Plus loin, le Pape dit: "Fidèle à cette invitation de son Seigneur – "Donnez-leur à manger vous-mêmes" (Luc 9, 13) –, la communauté chrétienne ne manquera jamais de donner à la famille humaine tout entière son soutien dans les élans de solidarité créative, non seulement pour donner le superflu, mais surtout pour que changent les styles de vie, les modèles de production et de consommation, les structures de pouvoir établies qui régissent aujourd'hui les sociétés".
La vraie mondialisation est d'agir ensemble, personnes et communautés, le monde entier, pour alléger la pesanteur de la Croix, dans toutes ses formes, toutes ses apparences et toutes ses diversités sociales.
C'est cela le sens de la fierté de Saint Paul Apôtre dans la Croix de Jésus-Christ. Chez les fidèles, il ne connaît que le Christ crucifié, qui endure tout pour qu'ils soient sauvés.
La Croix dans le christianisme et dans l'Islam
Je voudrais, ici, en tant que chrétien arabe, vivant dans le monde arabe à majorité musulmane, être franc avec mes frères musulmans au sujet du sens de la Croix. En même temps, faut-il éclairer nos fidèles chrétiens sur le sens du fameux verset coranique relatif à ce sens. En effet, nous connaissons tous le verset du Coran (sourate al-Nisaa 157) qui dit de Jésus: "Ils ne l'ont pas crucifié, ils ne l'ont pas tué".
Nous nous excusons auprès de nos frères musulmans bien-aimés du fait que nous osons proposer devant eux, avec humilité, amour et respect, notre explication chrétienne et humaine de ce verset coranique vénérable.
Le mot "ils", dans ce verset, se rapporte aux Juifs mentionnés dans le verset 155 de la même sourate, verset qui les condamne et les réprimande parce qu'ils "nient les prodiges de Dieu et tuent les prophètes injustement". Ce verset est une réponse à l'arrogance de ces Juifs, qui prétendent, dit le texte coranique, qu'ils ont tué "le Christ Issa, fils de Mariam, Apôtre de Dieu". C'est pour cela que le Coran et les musulmans refusent de reconnaître la crucifixion du Christ; il s'agit là d'une défense de la dignité du Christ, à cause de son rang sublime. Pour eux, le Christ ne peut être crucifié car Il est une personne extraordinaire et diffère des autres prophètes, qui ont subi une mort violente, mais n'ont pas été crucifiés.
Dans notre vision chrétienne, cette différence vient du fait que le Christ est Dieu. Pour cela, la crucifixion ne peut pas entamer sa nature divine. Nous sommes en cela d'accord avec l'Islam, car nous ajoutons, en parlant de la Croix du Christ et de la crucifixion, qu'Il a été crucifié selon la chair; nous disons: "Sauve-nous, Fils de Dieu, qui as été crucifié selon la chair".
Il faut remarquer que ce refus de la crucifixion du Christ Jésus, Fils de Marie, se fonde sur un courant de pensée répandu au sein d'un petit groupe chrétien du IIIème siècle qui considérait le fait d'appliquer à Jésus la Passion et la Croix comme un scandale, indigne de la divinité: le Christ est Dieu pour les chrétiens et ne peut donc pas être sujet de la Passion et de la Croix. Ce courant était celui des Docètes, qui fut condamné par l'Eglise. C'est là l'origine de l'expression coranique: "Ils ont cru qu'il était Lui-même", et non pas une personne semblable à Lui, comme le pense le peuple.
Mais j'aime trouver un sens plus large et plus fort dans le fait de refuser la Croix et la crucifixion. Nous sommes tous des hommes, chrétiens et musulmans, qui refusons la logique de la Croix, et cela hier, aujourd'hui et toujours. Comme dit l'Apôtre Saint Paul, "le langage de la Croix est folie" et "scandale" (I Corinthiens 1, 18 et 23).
Tous les hommes sur le chemin de la Croix
En effet, si la Croix, avec tout ce qu'elle représente et symbolise de souffrances, de maladies, de calamités de toutes sortes, de catastrophes, de douleurs, de peines auxquelles tous les hommes font face, est une réalité qui appartient à toute vie humaine, il est de l'obligation des hommes de porter ensemble la Croix, comme Jésus, pour diminuer sa pesanteur, avec charité et solidarité.
Je m'adresse, dans cette lettre, à nos fidèles, fils et filles de notre Eglise Grecque-Melkite Catholique dans le monde arabe et dans le monde entier, pour qu'ils soient solidaires et mettent leurs épaules l'un près de l'autre, frère, voisin, prochain, ami, concitoyen, pour porter la Croix ensemble sur le chemin de la Croix, surtout pendant les jours du Grand Carême, dans notre marche spirituelle quarésimale commune vers la fête et les joies de la Résurrection de Notre Seigneur.
Action commune chrétienne et musulmane
Je m'adresse aussi à tous ceux qui liront cette lettre dans notre website du Patriarcat, et je m'adresse spécialement à nos concitoyens, nos frères et sœurs musulmans dans le monde arabe, les appelant à une action arabe commune, chrétienne et musulmane, pour alléger la souffrance de nos fils et de nos filles au Proche-Orient.
Je considère que le verset coranique qui refuse la Croix dans la vie de Jésus-Christ ne peut pas vraiment abolir la Croix dans la vie des hommes. Au contraire, l'Islam appelle constamment à aider les pauvres, ceux qui sont dans le besoin, et nous savons que l'aumône est un des cinq piliers de l'Islam et est un appel à la solidarité entre les musulmans pour aider leurs frères, pour surmonter la pauvreté, la douleur, la maladie, les catastrophes naturelles, les différentes conditions de la vie humaine, car ce sont des croix qui pèsent sur l'épaule de tout homme. De même, l'aumône vise à soutenir les projets de bienfaisance sociaux, de santé, culturels et d'éducation. C'est à cela qu'a fait allusion le Concile Vatican II en disant que les musulmans rendent une véritable adoration à Dieu, et qu'ils "rendent un culte à Dieu, surtout par la prière, l'aumône et le jeûne" (Nostra ?tate, 3).
Pour cela, je crois qu'il y a un champ très vaste pour une action commune chrétienne et musulmane. Ensemble, nous pouvons porter la croix de notre monde arabe au Proche-Orient.
Faisons descendre le pauvre de sa croix!
C'est avec confiance et humilité que je voudrais lancer, dans cette lettre de Carême, la devise: Pas de pauvres après aujourd'hui! J'appelle à réaliser cette devise dans notre Eglise Grecque-Melkite Catholique, même si ce n'est que partiellement, chacun selon ses possibilités et dans son milieu. J'appelle à réaliser cela avec une solidarité continue, une entraide dans notre monde arabe, où il y a beaucoup de ressources, surtout le pétrole. Que le pétrole soit une arme contre la pauvreté, la maladie et les calamités naturelles! De plus, je souhaite que le pétrole soit vraiment ce qui accompagne le chemin de la Croix dans notre monde arabe. Que le pétrole soit ce qui fasse descendre de sa croix l'homme arabe pauvre, malade, souffrant et déçu!
C'est un appel que j'adresse à notre Eglise, à notre monde arabe que j'aime. Je voudrais être l'apôtre et le serviteur de cette devise, pour réaliser ce vœu. Je m'adresse à tous les Arabes, aux hommes d'affaires, aux riches, en espérant que cet appel soit entendu. De plus, je suis prêt à être l'apôtre itinérant de cette cause, en faisant chemin dans le monde arabe pour cette devise: Plus de pauvres dans le monde arabe!
En outre, je crois que c'est un appel divin que nous, chrétiens et musulmans, puisons dans nos valeurs de foi, et que nous en trouvons l'écho dans les Livres Saints. C'est un appel qui nous réunit tous autour d'un mot commun et d'une action commune, afin que Dieu marche avec nous et que nous marchions ensemble, avec nos peuples, nos concitoyens, sur le chemin de leur croix et de leur Golgotha, afin de les aider à descendre de leur croix, car la croix, avec toute sa signification, ses dimensions et ses manifestations, est une réalité, mais ce n'est pas un but. Notre espérance chrétienne nous assure que c'est là le but de l'Incarnation de Notre Seigneur Jésus-Christ et que Dieu aide l'homme et est son avocat, afin qu'il aide à son tour son frère en humanité.
Dans la tradition latine, il y a ce qu'on appelle la dévotion du Chemin de la Croix, et l'on voit les stations du Chemin de la Croix dans les églises. Cette dévotion s'est introduite dans quelques-unes de nos Eglises orientales catholiques. Traditionnellement, le Chemin de la Croix finit avec la mise au tombeau du Christ. Après le Concile Vatican II, il a été suggéré d'ajouter la station de la Résurrection, comme quinzième et dernière station.
C'est là le sens de la Croix dans notre foi chrétienne. Le chemin de la Croix reste, car c'est une réalité; cette réalité ne se termine pas par la Croix, mais au contraire par la Résurrection. La Croix est une réalité, mais le but, c'est la Résurrection, qui est la finale du chemin de la Croix.
Le dogme de la Rédemption et du salut découle de la spiritualité de la Passion et de la Croix. Ce dogme est une réalité qui exprime les valeurs de solidarité, d'entraide et de communion entre les hommes. C'est la base de la vraie mondialisation, qui doit aider à réaliser une plus grande possibilité de service à tous les hommes, et non pas aider à ce qu'une partie subjugue les autres.
En effet, la vie est une marche entre la réalité de la Croix et l'espérance de la Résurrection et de la vie. C'est ce que dit Saint Paul: "Portez les fardeaux les uns des autres; ainsi vous accomplirez la loi du Christ" (Galates 6, 2).
La marche du Carême et la voie de la Croix
C'est là la Via Crucis, la voie de la Croix. Les Saints, les ascètes, les moines, tous ont porté la Croix dans leur vie; ils se sont sanctifiés en portant la Croix. Tous, aussi, ont dépensé leurs forces pour aider leurs frères en humanité à porter leur croix. C'est pour cela que le christianisme réunit toujours la voie de la Croix, la tragédie du Golgotha et la Résurrection.
C'est là aussi notre marche pendant le temps du Carême. Il est à noter que, dans le rite grec (catholique et orthodoxe), il y a, au milieu du Carême, le troisième dimanche de Carême, qu'on appelle le dimanche de la vénération de la Croix. Nous mettons la Croix sur un plateau, entourée de fleurs et de plantes aromatiques, et nous faisons la procession dans l'église, en chantant: "Nous vénérons ta Croix, Seigneur, et nous glorifions ta Résurrection".
C'est bien là le sens des paroles de Saint Paul qui font l'objet de notre lettre: "Puissé-je ne me glorifier que dans la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ" (Galates 6, 14).
Saint Paul, citant Isaïe (25, 8) et Osée (13, 14), s'adresse à la mort en disant: "Où est-elle, ô mort, ta victoire? Où est-il, ô mort, ton aiguillon? L'aiguillon de la mort, c'est le péché, et la force du péché, c'est la Loi. Mais grâces soient à Dieu qui nous donne la victoire par Notre Seigneur Jésus-Christ" (I Corinthiens 15, 54-57), c'est-à-dire la victoire sur la souffrance, la croix et la mort.
Je conclus avec ces paroles spirituelles de Saint Grégoire le Théologien, mon patron: "Toi, visite les malades, soulage la pauvreté. Toi qui es puissant et riche, aide le malade et le pauvre. Toi qui es debout, aide celui qui est tombé et brisé. Toi qui es optimiste, soutiens le pessimiste. Toi qui as du succès, donne courage à ceux qui n'ont pas de succès. Montre ta reconnaissance à Dieu parce que tu es en mesure de faire du bien. Sois Dieu pour le pauvre, imitant la miséricorde de Dieu. Un être humain ne peut rien prendre de Dieu mieux que la miséricorde" (Homélie 14).
Nous voudrions rappeler aux fidèles de notre Eglise, comme nous l'avons fait chaque année, le devoir d'observer le Carême selon notre ancienne tradition orientale, dans la mesure du possible pour chacun. Saint Basile le Grand disait: "Dieu donna la loi du jeûne dans le Paradis terrestre (…) quand Il disait: Ne mange pas. C'est la loi du jeûne".
Nous sommes heureux de trouver, dans le Message de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI pour ce Carême de l'an 2009, un écho de toutes nos lettres de Carême antérieures. Le Saint Père y souligne la sainteté du jeûne et de l'abstinence, et encourage "les paroisses et toutes les communautés à intensifier pendant le Carême la pratique du jeûne personnel e communautaire, en cultivant ainsi l'écoute de la Parole de Dieu, la prière et l'aumône. (…) Le jeûne représente une pratique ascétique importante, une arme spirituelle pour lutter contre tous les attachements désordonnés. Se priver volontairement du plaisir de la nourriture et d'autres biens matériels aide le disciple du Christ à contrôler les appétits de sa nature affaiblie par la faute originelle".
C'est avec ces sentiments spirituels, avec cette conviction de notre foi, que nous voudrions vivre l'expérience du Saint Carême, marchant sur le chemin de la Passion et de la Croix à travers le jeûne, la prière, la pénitence et les œuvres de miséricorde corporelle, matérielle et spirituelle, par la mortification des sens, l'ascèse spirituelle, la lecture de l'Ecriture Sainte (surtout les Epîtres de Saint Paul). Que le chemin du Carême soit le chemin de la Résurrection!
Je termine cette lettre par cette exhortation spirituelle que nous lisons dans les prières du premier lundi du Grand Carême: "Commençons ce Carême dans la joie, rayonnant les préceptes du Christ notre Dieu, dans la lumière de la charité et l'éclat de l'oraison, dans la pureté de cœur et l'énergie des forts, afin de nous hâter noblement, le troisième jour, vers la sainte Résurrection, qui répand sur l'univers son immortelle clarté".
Saint Carême!
Avec ma bénédiction.
+ Gregorios III
Patriarche d'Antioche et de tout l'Orient,
d'Alexandrie et de Jérusalem
Damas, 2 Février 2009, fête de la Présentation de Jésus au Temple.